En 2024, nous vous présentions un projet encore exploratoire : utiliser des champignons pour décontaminer les traverses de chemin de fer imprégnées de créosote.
Aujourd’hui, ce projet a changé de dimension. Il s’appelle MYCOREM. Il est financé par l’ADEME. Et il vise des conditions réelles, des déchets industriels réels, des applications concrètes.
Voici ce qui s’est passé entre-temps.
Pourquoi les traverses de chemin de fer posent un problème environnemental majeur
Réponse rapide : Les traverses de chemin de fer sont imprégnées de créosote, un mélange de plus de 200 composés chimiques issus du goudron de houille. Parmi eux, les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) sont reconnus comme cancérogènes. Ils contaminent les sols et les eaux sur des décennies. À l’heure actuelle, il n’existe pas de filière de recyclage pour ces bois en fin de vie.
La créosote est un conservateur du bois très efficace. Elle protège les traverses des insectes, des champignons et de la pourriture. Résultat : une traverse dure plusieurs décennies en conditions ferroviaires. Mais ce qui la rend durable la rend aussi dangereuse en fin de vie.
Quand une traverse est retirée du réseau, deux options existent : le stockage ou l’incinération. Les deux sont coûteuses. Les deux posent des problèmes environnementaux. Le stockage prolonge l’exposition des sols aux HAP. L’incinération génère des émissions contrôlées, mais elle détruit un matériau qui pourrait être valorisé.
La France retire chaque année un volume considérable de traverses en bois des réseaux ferroviaires. Ce gisement de matière n’est aujourd’hui pas valorisé. C’est précisément le verrou que le Carnot Icéel a décidé d’attaquer.
CLEANWOOD : le point de départ financé par Carnot Icéel
Réponse rapide : Le projet CLEANWOOD, financé par les Instituts Carnot Icéel et 3BCar, a permis d’identifier cinq souches fongiques capables de se développer sur du bois créosoté et de dégrader les HAP. Sur plus de 40 souches testées, ces cinq candidates ouvrent une voie nouvelle pour la bioremédiation.
L’idée de départ semblait presque contre-intuitive. La créosote est justement conçue pour empêcher les champignons de se développer sur le bois. Elle crée un environnement hostile à leur croissance. Proposer d’utiliser des champignons contre la créosote, c’était s’attaquer frontalement à ce verrou technologique.
Le CRITT Bois, basé à Épinal, et l’UMR BBF (Biodiversité et Biotechnologie Fongiques) de l’INRAE à Marseille ont relevé le défi. Ensemble, ils ont puisé dans la collection CIRM-CF, une souchothèque fongique de référence. Ils ont testé plus de 40 souches aux profils variés.
Le protocole reposait sur la Fermentation en Milieu Solide (FMS). Cette technique, contrairement aux procédés en phase liquide, imite les conditions naturelles de dégradation du bois. Elle est donc plus représentative de ce qui se passe réellement dans un tas de traverses exposé à l’air libre.
Cinq souches ont montré des résultats particulièrement prometteurs. Elles poussaient sur le bois créosoté. Elles dégradaient les HAP. Et elles ne produisaient pas de polluants secondaires identifiés à ce stade.
CLEANWOOD avait rempli son rôle : démontrer la faisabilité et identifier les candidates les plus prometteuses.
MYCOREM : le passage aux conditions industrielles réelles
Réponse rapide : MYCOREM est le projet de recherche qui succède directement à CLEANWOOD. Il vise à transformer les découvertes fondamentales en un procédé opérationnel. Le projet a démarré en mai 2025. Il bénéficie d’un financement de 300 000 € de l’ADEME dans le cadre du programme GRAINE, pour un budget total de 403 899 €. Sa durée est de 36 mois.
La différence avec CLEANWOOD est de taille. Il ne s’agit plus de tester des souches en laboratoire sur des échantillons de bois fraîchement créosoté. Il s’agit de travailler sur des déchets industriels réels : des traverses en chêne en fin de vie, récupérées sur le réseau ferroviaire.
Ce changement de conditions est décisif. Les bois industriels en fin d’usage ne ressemblent pas aux bois de laboratoire. La composition de la créosote varie selon l’âge des traverses, leur exposition et leur origine. Les HAP se sont parfois partiellement dégradés sous l’effet du temps. La teneur en humidité diffère. Les champignons devront s’adapter à une réalité hétérogène.
C’est précisément ce que MYCOREM cherche à comprendre et à maîtriser.
Les quatre objectifs du projet MYCOREM
Réponse rapide : MYCOREM s’articule autour de quatre axes : développer une méthode FMS reproductible, comprendre les mécanismes enzymatiques en jeu, évaluer l’efficacité sur des bois industriels réels, et tester des voies de valorisation des bois décontaminés.
Développer une méthode de mycoremédiation standardisée
Le premier objectif est méthodologique. Les équipes du CRITT Bois et de l’UMR BBF doivent définir des protocoles reproductibles. Quelles souches dans quelles conditions ? Quelle densité d’inoculum ? Quelle durée d’exposition ? Quelle température et quel taux d’humidité optimal ?
Ces paramètres opératoires sont la clé du passage à l’échelle. Un procédé qui fonctionne en laboratoire doit pouvoir être reproduit dans un entrepôt, sur un site de stockage ou dans une installation industrielle.
Comprendre les mécanismes moléculaires de dégradation
La science ne s’arrête pas à l’observation. Savoir que les champignons dégradent les HAP ne suffit pas. Il faut comprendre comment ils le font. Quelles enzymes activent-ils ? Quelles voies métaboliques mobilisent-ils ?
Cette connaissance fondamentale permet deux choses. Elle aide à optimiser les conditions de culture pour maximiser l’activité enzymatique. Et elle ouvre la voie à des applications à d’autres types de pollution.
Évaluer l’efficacité sur des bois industriels réels
C’est l’objectif terrain du projet. Les chercheurs vont suivre l’évolution des teneurs en HAP sur des traverses issues du réseau ferroviaire. Ils analyseront aussi l’état des polymères du bois : cellulose, hémicellulose, lignine.
L’enjeu est de s’assurer que la décontamination est efficace sans altérer la structure même du bois. Un bois détoxifié mais fragilisé ne peut pas être recyclé en matériau.
Tester des voies de valorisation des bois mycoremédiés
C’est peut-être l’objectif le plus ambitieux. Une fois décontaminé, que peut-on faire de ce bois ? Deux pistes sont à l’étude. Les mycomatériaux, qui intègrent le champignon lui-même dans la fabrication d’un nouveau matériau isolant ou structurel. Et les panneaux de particules, une valorisation plus classique de la filière bois.
Une Analyse de Cycle de Vie (ACV) comparative sera réalisée. Elle mesurera l’empreinte environnementale globale du procédé, y compris dans le scénario d’un recyclage matière en fin de vie.
Les partenaires du projet et leurs rôles
Réponse rapide : MYCOREM est coordonné par le CRITT Bois à Épinal. L’UMR BBF de l’INRAE à Marseille assure la recherche fondamentale sur les mécanismes enzymatiques. SRB Valorisation Environnement est chargée de l’évaluation environnementale et des voies de recyclage. Les sites d’étude sont répartis à Épinal, Marseille et Serrières.
Cette organisation reflète la logique de l’écosystème Carnot. Le Carnot Icéel ne réalise pas directement la recherche de MYCOREM. Il a joué un rôle amont déterminant en finançant CLEANWOOD, qui a généré les connaissances fondamentales rendant MYCOREM possible.
C’est le modèle d’action du Carnot Icéel : financer des projets exploratoires qui ouvrent des voies nouvelles, structurer des consortiums de recherche compétents, et relier la science fondamentale aux besoins industriels réels.
Quelles applications industrielles après MYCOREM ?
Réponse rapide : Les premiers débouchés visent la filière ferroviaire française. La SNCF et d’autres opérateurs disposent de stocks importants de traverses en fin de vie. À terme, la méthode pourrait s’étendre à d’autres matrices contaminées par des mélanges de HAP : sols industriels pollués, eaux, résidus bitumineux ou poteaux électriques traités.
Les HAP ne se cantonnent pas aux traverses de chemin de fer. On les retrouve dans les sols proches des anciennes cokeries, dans les résidus de goudron routier, dans les sédiments portuaires. La méthode développée par MYCOREM pourrait, une fois validée, alimenter une approche plus large de la dépollution par les champignons.
Cette perspective est importante pour les industriels qui cherchent des solutions de remédiation conformes aux exigences environnementales croissantes. Les méthodes biologiques, contrairement aux traitements thermiques ou chimiques, ne génèrent pas de polluants secondaires. Elles sont moins énergivores. Et elles peuvent potentiellement être déployées in situ, là où le déchet se trouve.
MYCOREM produit ses premiers résultats d’ici 2026. Les conclusions complètes sont attendues en 2028.
Ce que ce projet dit de la recherche partenariale à la française
L’Institut Carnot Icéel a financé l’étape exploratoire. L’ADEME a pris le relais pour le développement expérimental. Le CRITT Bois, ancré dans le territoire spinalien, coordonne un partenariat national alliant recherche fondamentale, ingénierie des procédés et évaluation environnementale.
C’est une démonstration que la bioéconomie, quand elle s’appuie sur des partenariats solides, peut proposer des solutions concrètes à des problèmes industriels très réels.
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